CINEMANIA 2025: Des preuves d’amour | Interview avec Monia Chokri et Alice Douard
Il est devenu un véritable sceau d’excellence sur la carte de visite d’un film : celui de la Semaine de la Critique. Sous le patronage de sa directrice Ava Cahen, en poste depuis 2021, cette section parallèle du Festival de Cannes s’est imposée comme un vivier de jeunes auteurs dont les premiers ou seconds longs-métrages, audacieux et puissants, marquent durablement les mémoires autant que les rétines. Aftersun (2022), Summer Scars (2022), Simon of the Mountain (2024), A Useful Ghost (2025), Imago (2025) ou encore Left-Handed Girl (2025) en sont des exemples éloquents : des œuvres singulières, un cinéma contemporain, libre, égalitaire et inventif.
C’est assurément le cas du premier long-métrage d’Alice Douard, lauréate du César du meilleur court-métrage en 2022 pour L’Attente, qui réunit ici deux comédiennes de talent pour incarner un couple lesbien préparant l’arrivée de leur premier enfant dans Des preuves d’amour.
Ella Rumpf et Monia Chokri s’y donnent la réplique avec justesse, formant un couple complice et pionnier, ayant recours à la PMA dans la France de 2014, alors que la promesse d’égalité de la loi Taubira, ouvrant le mariage et l’adoption aux couples de même sexe, peine encore à se concrétiser dans les faits. Céline et Nadia, leurs personnages, sont des défricheuses qui essuient les plâtres de procédures encore balbutiantes, tandis que les questionnements liés à la grossesse et à la parentalité à venir suscitent déjà leur lot de doutes, d’inquiétudes et d’introspections.
À l’occasion de la première canadienne du film, présentée dans le cadre de la 31e édition du festival CINEMANIA, j’ai eu le plaisir de m’entretenir avec la réalisatrice Alice Douard, accompagnée par la locale de l’étape, la comédienne et cinéaste Monia Chokri.

“On avait une telle envie que ce couple soit réel”
Une des forces du long-métrage réside dans un équilibre à la fois ténu et tenu, entre deux personnages aux enjeux distincts : l’une porte l’enfant du couple, tandis que l’autre tente d’affirmer sa future place de mère, un statut qu’elle ne pourra légalement justifier qu’entre douze et dix-huit mois après la naissance. “C’était une des grandes difficultés du scénario”, confie Alice Douard. En substance, “la question était de savoir comment garder le point de vue de celle qui n’est pas enceinte […] tout en créant un film de couple”, précise-t-elle.
La cinéaste a donc cherché à trouver le juste équilibre entre Ella Rumpf, particulièrement touchante et charismatique à l’écran dans le rôle de la future mère qui n’est pas enceinte, et Monia Chokri, affublée d’une lourde prothèse de grossesse avec laquelle elle fait littéralement corps. “Quand je choisis Monia, je sais qu’elle va exister très fort, et c’était presque la difficulté : je me demandais si elle n’allait pas prendre trop de place par rapport à Ella.”
Les doutes se dissipent pourtant très vite face à l’alchimie qui se dégage du duo, comme le raconte Monia Chokri : “C’est vrai qu’avec Ella, on avait une telle envie que ce couple soit vraiment réel. En fait, on s’aimait vraiment. […] Notre amitié est devenue presque fusionnelle. On était très proches, très tactiles.”
Alterner les émotions
Et même si le personnage d’Ella Rumpf demeure le cœur du récit, Monia Chokri insuffle une énergie et une présence telles qu’elle rayonne bien au-delà de ses scènes. “Je trouve que [Monia est] suffisamment puissante et présente pour que, dans le hors-champ, [elle] existe tout le temps. Et ça, ce n’est pas donné à toutes les comédiennes”, confie avec admiration la réalisatrice.
L’équilibre, Alice Douard le trouve aussi dans l’alternance des registres. Le drame et la comédie s’y entremêlent avec justesse : le drame n’est jamais pesant, et la comédie jamais potache. Les deux se répondent, se complètent. Comme le rappelle Monia Chokri, “on dit que la comédie, c’est du drame, plus du temps.”
Alice Douard précise : “Je voulais que le film donne parfois envie d’être amoureux, qu’on se dise que c’est une romance. À d’autres moments, je voulais qu’on rie de la situation, puis qu’on soit ému.” Cette alternance d’émotions, “c’était la gageure du film”, confie-t-elle.
Pour atteindre cet équilibre, la réalisatrice a pu compter sur ses comédiennes, profondément investies dans le projet. “Elle nous a laissé l’espace d’exister dans le film, d’insuffler de la fantaisie là où on pouvait en trouver, dans cette histoire où il fallait raconter quelque chose qui n’était peut-être pas tragique, mais qui pouvait être très dramatique”, explique Monia Chokri à propos d’Alice Douard.

L’ésthétique d’un souvenir contemporain
Un film de comédiennes, certes, mais pas seulement. Ce qui est notable dans Des preuves d’amour, c’est aussi la recherche formelle, les trouvailles visuelles et la manière dont Alice Douard façonne une esthétique singulière qui enveloppe le récit d’une douce nostalgie. Dans la bulle intime qui se déploie entre les personnages, un Paris bouillonnant semble s’effacer, comme tenu à distance. Un léger halo amplifie les lumières, comme si l’on regardait la réalité avec des yeux légèrement humides, alourdis par l’émotion ou la nostalgie.
Le film parvient ainsi à imbriquer deux échelles : celle d’une société en mouvement, qui peine encore à saisir les implications concrètes de la loi Taubira sur la vie des couples de même sexe, et celle, plus délicate, de la sphère intime de Céline et Nadia, le véritable coeur du film.
“Je pense que quand on fait un film à sujet, comme c’est le cas ici, il ne faut surtout pas tomber dans un film sans forme. Moi, je voulais faire un film de cinéma. C’est mon premier long, et je voulais que ce soit un vrai film de cinéma.” Alice Douard décrit un long travail de préparation en amont du tournage, notamment avec son chef opérateur Jacques Girault. “Je lui ai dit que je voulais que ce film ressemble à une photo prise avec un Kodak jetable et un flash”, explique la réalisatrice. “Ce film, c’est comme un souvenir contemporain. On a donc cherché cette lumière très dirigée sur les visages, pour évoquer l’idée du flash.”
Alice Douard souhaitait aussi explorer “une image un peu métallique, avec des brillances”. Pour obtenir cet effet, l’équipe a imaginé un procédé original : “On a travaillé avec un rebond : Jacques éclairait des plaques de métal qui renvoyaient la lumière sur les comédiennes.” De là vient cette texture si particulière, qui éclaire les visages comme rarement.
Une cinéaste à suivre
La mise en scène séduit aussi par ses mouvements de caméra, parfois remarquables : ces scènes de DJ set, la profession du personnage incarné par Ella Rumpf, filmées avec une rythmique douce, sensuelle et poétique, ou encore cette caméra virevoltante qui capte, dans un mouvement enlevé, comme en apesanteur, les retrouvailles à la fois émouvantes et tendues entre le personnage d’Ella et sa mère, interprétée par Noémie Lvovsky.
“Et puis on a cherché des mouvements d’appareil”, poursuit Alice Douard. “C’était toujours l’idée de mélanger différentes techniques selon les séquences. Comme le film traverse de nombreuses émotions et accompagne un véritable trajet intérieur du personnage principal, on a fait varier les approches.”
Le filmage, à la fois vivant et toujours inventif, allié à des décors remarquables dénichés après de longs repérages, nous fait presque oublier que le film se déroule principalement en intérieur. “La difficulté du film, c’est que ce sont des appartements, des hôpitaux… Sur le papier, on se disait que ça pouvait être très peu cinématographique, tous ces lieux. Donc on a essayé de chercher, dans chacun des décors, du cinéma. La question des repérages a donc été hyper déterminante, et vraiment passionnante”, précise Alice Douard.
Son premier long-métrage est une réussite, et Monia Chokri ne manque pas de saluer le travail de sa réalisatrice et homologue : “Je la trouve très intelligente, très posée, très profonde. C’est son premier long-métrage, mais je n’ai jamais senti de nervosité chez elle. Même lorsqu’elle doutait parfois, elle restait d’une grande maîtrise.” L’actrice poursuit, admirative : “Elle est toujours ouverte aux propositions, elle réfléchit avec nous, puis à un moment donné, elle tranche, elle décide. Et ça, c’est un peu la marque d’un grand metteur en scène.”
Des preuves d’amour prendra l’affiche dans les salles françaises le 19 novembre puis le 25 décembre au Québec. On lui souhaite le succès qu’il mérite, pour permettre à Alice Douard de poursuivre sa trajectoire et d’affirmer pleinement sa place dans le paysage du cinéma français.



