Cannes 2025 (Quinzaine des cinéastes): +10K (réal. Gala Hernández López) | Critique
Pol est un jeune homme de 21 ans, un gentil petit-fils reconnaissant envers sa grand-mère aimante avec qui il vit. Dans cette maison de Catalogne à l’esthétique joliment vieillotte, magnifiquement filmée en 16 mm par Artur Pol Camprubí, qui compose une image délicate, chatoyante et attentive aux détails, Pol nourrit des ambitions inversement proportionnelles à la taille de sa petite chambre, baignée des lumières flashy de son ordinateur tournant à plein régime. Ce petit vaisseau-mère, simple antichambre de son avenir, devient le tremplin de ses aspirations. Il s’y prépare avec ardeur : Pol sait ce qu’il veut et n’a pas le temps de niaiser. Les 10 000 euros mensuels, la voiture rutilante et le bling de Miami seront bientôt à lui. Quand ? Comment ? Peu importe. Ce qui compte, c’est d’y croire et de chérir cette intime conviction. Il atteindra son rêve, parce qu’il y croit, et qu’il se fait confiance.
Dans son antre, Pol se stimule en continu avec vidéos et podcasts, créant un fond sonore quasi permanent qui l’exhorte à se comporter en gagnant. À lui, jeune homme résolu à ne pas suivre une vie balisée et peu rémunératrice, s’adressent les gourous du développement personnel et de l’émancipation financière qui prospèrent sur internet, prônant une philosophie mêlant empowerment individuel et quête de réussite matérielle. La masse est trop docile, pas assez ambitieuse. Comme Pol, toi, cher·ère lecteur·ice de cette critique, tu dois t’élever et aller chercher ta part du gâteau que les autres n’osent même pas imaginer atteignable.
Ce rêve, Pol y croit d’autant plus qu’il l’a rendu tangible : images de bolides, de liasses de billets bien dodues, de villas luxueuses et de sites touristiques iconiques recouvrent les murs de sa chambre. Mais est-ce vraiment son rêve, à lui ? Combien d’autres jeunes, comme lui, sont réceptifs à ces discours les incitant à sortir de la masse pour croire que la richesse leur est accessible ? Ce rêve n’est-il pas lui aussi un produit de consommation, une marchandise de plus que le capitalisme fabrique et vend ?
Là où le film pourrait chausser de gros sabots et mépriser ce rêve bling bling, +10K utilise au contraire les outils du cinéma pour poser un regard inventif et élaboré sur cette réalité. Dans une séquence brillante, Pol, sa chambre et son ordinateur deviennent des images de synthèse, propulsant le film dans une parenthèse hallucinatoire et fantastique. L’ordinateur clignote de toutes parts, puis Pol clignote à son tour, jusqu’à se fondre dans sa machine. Il devient un composant, un maillon d’un système plus vaste, noyé dans un réseau d’ordinateurs et de data centers. Le film nous montre alors Pol comme un rouage d’un système plus grand que lui, comme une pièce parmi tant d’autres du capitalisme numérique. À l’instar d’une partie de sa génération ultra-connectée, Pol est un disciple de crypto-entrepreneurs et autres gourous 2.0.
À coups de méthode Coué, Pol se répète tellement que son rêve de richesse matérielle va advenir, que le film prend lui-même la forme de ce rêve, comme une projection modélisée par intelligence artificielle. Dans une esthétique numérique, la villa de luxe rêvée en images de synthèse ressemble au résultat d’une demande passée à un générateur d’images auquel on aurait demandé “Dessine-moi la réussite”. La villa devient alors un rêve collectif généré par la moyenne des désirs. C’est ici que la citation de G.W. Hegel proposée en ouverture du moyen-métrage prend tout son sens : « Si l’on réunissait les rêves d’un moment historique donné, il en émergerait une image exacte de l’esprit de cette époque. » Ces images de villas sont la synthèse d’un fantasme partagé : un rêve générique, devenu définition même du rêve.
Pol n’est donc pas seul à nourrir ce rêve de richesse matérielle, il n’est pas le seul acheteur de ce rêve que des commerçants d’un nouveau genre, qui prolifèrent à notre époque numérique, permettent d’atteindre à coups de formations achetées à prix défiant toute concurrence. À la fin du film, ces “croyants” se réunissent lors d’un grand événement dédié à la réussite personnelle et matérielle. Séance d’hypnose collective intitulée “Tu Riqueza Eres Tú”, filmée malicieusement comme un office religieux. La salle, filmée en symétrie, évoque une cathédrale et les paroles sacrées des speakers en hors champ se propagent parmi les fidèles, courant sur des visages inspirés.

Galvanisé par ces discours valorisants, Pol est plus confiant que jamais. Dans une scène cocasse et parfaitement trouvée, il brise le quatrième mur pour s’adresser à l’équipe de tournage. Champ-contrechamp presque burlesque : seul dans son cadre, il interpelle la réalisatrice, engoncée dans le plan aux côtés de ses techniciens, comme déstabilisés par l’assurance du jeune protagoniste du film. “Et toi, que veux-tu faire avec ton film ? Quel est ton objectif ? Quel est ton rêve ?” lance Pol à la réalisatrice. Devenu apôtre de sa nouvelle religion, ambassadeur de sa doctrine, ou rouage d’une pyramide de Ponzi sans en avoir conscience, Pol prêche et fait la leçon à l’équipe de tournage.
Mais le jugement de Gala Hernández López n’est pas catégorique et reste nuancé. Il y a du bon dans cette croyance inculquée à Pol : croire en soi, poursuivre ses rêves, c’est aussi s’autoriser à espérer. Avec un sens de l’autodérision certain et la complicité de Pol avec qui la réalisatrice confectionne un objet hybride, entre documentaire et fiction, +10K interroge avec malice et inventivité la fabrique d’un idéal matériel et la marchandisation du rêve, proposée à la jeunesse numérique actuelle. Présenté à la Quinzaine des cinéastes 2025, +10K est une œuvre inventive signée par la prolifique artiste et cinéaste Gala Hernández López, que nous avions déjà eu le plaisir d’interviewer à la Berlinale 2024.
Nos journalistes sont sur le terrain à Cannes pour vous faire vivre du mieux possible la 78e édition du Festival de Cannes.



