Visions du Réel 2026 : Visite guidée (réal. Alba Jaramillo) | Critique
Dans Visite guidée, court-métrage présenté en première mondiale à Visions du Réel 2026, Alba Jaramillo produit un récit intime et politique sur l’île de Zuania, dans l’archipel de Porto Rico, comme on ausculte une plaie qui ne cicatrise pas. La petite île se dévoile sous un aspect étonnant et inquiétant ; elle est baignée d’une lumière rouge inhabituelle, destinée à ne pas troubler la pondaison des tortues sur ses rivages. Préfigurant métaphoriquement d’une île laboratoire, d’une île en danger ou d’une île mystérieuse, de ce filtre rouge ressort une impression que quelque chose ne tourne pas rond, que le réel est légèrement déplacé. C’est qu’ici, rien ne semble vraiment à sa place, et pourtant tout semble avoir fini par s’installer. Comme ces chevaux sauvages errants, qui semblent se demander, autant que les humains qu’ils côtoient, ce qu’ils font bien ici. Amenés par les colons espagnols au temps de la colonisation, ils sont restés et continuent de partager l’île avec les humains. Enfin, en partie, car une zone entière de l’île est toujours en accès restreint. Faute à la contamination importante de l’environnement dû aux essais d’armes nucléaires en tout genre conduits là par les Etats-Unis pendant la guerre froide. Ayant levé le camp après six décennies d’occupation, l’armée étasunienne a donc laissé son empreinte sur ce bout de terre.
Au cœur de cet objet hybride mêlant scènes fictionnelles et paroles documentaires, se trouve le personnage de Beatriz, guide touristique à son compte, captant une partie du flux incessant des touristes pour tenter de joindre les deux bouts. Ses difficultés économiques ou les pesanteurs qui affectent la vie des insulaires ne sont évidemment pas les préoccupations des touristes. L’île dépend de ce flux, une masse invisible annoncée dès le début par une voix hors champ diffusée par les haut-parleurs d’un bateau de touristes, mais ne s’en libère pas. Et Beatriz incarne une contradiction : contribuer au récit qui est fait de Zuania aux touristes, tout en sachant ses angles morts. L’île dépend de ce regard extérieur qui appose sur ses paysages une vision édulcorée tout en ignorant, ou en choisissant d’ignorer, ce qu’ils contiennent. Mais la seule visite des mangroves ne suffit pas à payer le loyer de Beatriz et il faut parfois accepter les requêtes de quelques touristes plus curieux que les autres, même si cela implique de s’approcher de ce qui empoisonne encore.

Le film dit quelque chose de profondément politique. Il montre comment une île peut être successivement imposée, exploitée, puis abandonnée (chevaux, bases militaires, touristes) sans que jamais ne soit rendue à ses habitant·e·s la possibilité de décider pour elles·eux-mêmes. Et surtout, le film d’Alba Jaramillo rappelle que ces invasions ne se succèdent pas : elles s’additionnent, sédimentent, persistent.
Entre science-fiction, récit intime et observation documentaire, Visite guidée dépeint un espace trouble où la beauté des lieux ne parvient malheureusement pas à faire oublier ce qui les hante. Un film qui parle d’un maléfice bien réel, celui laissé par ceux qui sont partis, mais dont les traces, elles, ne partent pas.
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