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CINEMANIA 2025: L’intérêt d’Adam | Interview avec Laura Wandel

“Faire ressentir de l’empathie, c’est pour moi la plus belle chose que le cinéma puisse offrir”, nous explique Laura Wandel, venue présenter L’intérêt d’Adam à CINEMANIA.

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Le second long-métrage de la cinéaste belge Laura Wandel sonne comme une confirmation, quelques années après Un monde, dont la carrière avait également débuté à Cannes. Présenté en ouverture de la Semaine de la critique 2025, L’intérêt d’Adam propose une expérience haletante, en immersion dans un hôpital public où une infirmière en cheffe, incarnée par la formidable Léa Drucker, repousse les limites de ce que l’institution et ses moyens lui permettent d’accomplir, face à une jeune mère en détresse, jouée par Anamaria Vartolomei, dont le petit Adam, quatre ans, est en danger. Alors que les protocoles hospitaliers exigent de Lucy, l’infirmière, qu’elle fasse preuve de fermeté pour sauver l’enfant, sa conscience et son humanité la poussent à témoigner d’affection et de compréhension envers cette mère en difficulté.

« Comme dans mon film précédent, je parle ici de la difficulté que nous avons à communiquer les uns avec les autres, et de la perte progressive de l’empathie », explique Laura Wandel. Dans l’écrin froid et impersonnel de l’hôpital, le drame que traverse la jeune mère éveille la compassion du personnage de Léa Drucker, qui devrait pourtant s’en tenir à un traitement strictement pragmatique. « On a tendance à juger très vite l’autre, mais je crois que c’est souvent par manque de temps. C’est quelque chose qui me touche profondément dans notre époque, et qui m’inquiète beaucoup », confie la cinéaste.

Pour rendre la relation entre les deux femmes aussi réaliste que possible, tout en dépeignant fidèlement le contexte de paupérisation de l’hôpital public, Laura Wandel s’est immergée plusieurs semaines dans un établissement belge afin d’observer le personnel soignant au travail. Elle en a tiré un constat implacable : « Tout le paradoxe réside dans le fait que c’est un métier censé prendre soin de l’autre, mais qui, faute de temps et de moyens, finit parfois par produire l’effet inverse. » C’est à partir de là qu’elle a imaginé le parcours de Lucy, qui choisit de défier les règles par simple humanité envers sa patiente, et pour qui « ce jour-là, c’est une manière de dire stop, de remettre l’humain au centre d’un système qui ne fonctionne plus », détaille Laura Wandel.

Ce dilemme moral traverse le personnage de Lucy, confrontée à une jeune mère qui, à son insu, met en danger son enfant en le maintenant dans un état de sous-nutrition. « On n’a pas l’habitude de voir ce genre de personnage, et il était important que le spectateur ressente avant tout sa fragilité », précise la réalisatrice, qui s’abstient de tout jugement sur cette mère interprétée avec une justesse bouleversante par Anamaria Vartolomei.

Devant la caméra de la cinéaste belge, Léa Drucker et Anamaria Vartolomei crèvent l’écran, déploient un jeu d’une grande justesse, et apparaissent cliniquement bouleversantes. De manière contre-intuitive, Laura Wandel explique que la clé n’a pas résidé dans un travail de répétition des scènes avant le tournage : il s’agissait plutôt d’imprégner les actrices de l’énergie particulière du milieu hospitalier, notamment Léa Drucker. « On est allées toutes les deux passer une journée entière dans l’hôpital où j’avais mené mes observations. Léa a énormément questionné, observé, cherché à comprendre », raconte la réalisatrice. Elle résume : « C’est beaucoup de travail d’observation et de documentation. »

Pour nourrir le jeu d’Anamaria Vartolomei, la cinéaste lui a également recommandé deux films : Hungry Hearts de Saverio Costanzo et Ladybird de Ken Loach, références pour explorer la relation entre une mère et son enfant.

Adam’s Sake (Dir. Laura Wandel, Belgium, France, 78 min, 2025)

La préparation d’Anamaria Vartolomei a aussi consisté à créer un lien véritable et crédible avec le jeune comédien incarnant Adam. « Avec Anamaria, on a travaillé la relation avec l’enfant, non pas en répétant les scènes, mais en allant au parc, à la piscine, pour qu’il y ait une proximité naturelle entre leurs corps. »

Laura Wandel a ainsi préféré que ses comédiennes s’imprègnent du contexte hospitalier et de cette relation mère-fils sans plonger dans une psychologie trop précise : « Je n’ai pas voulu amener trop d’éléments psychologiques ni de passé. J’ai volontairement gardé le bagage des personnages un peu flou, parce que je trouvais intéressant qu’elles paraissent elles aussi un peu perdues face à la situation. » Elle conclut à propos du travail préparatoire : « Finalement, on n’a pas vraiment travaillé les scènes elles-mêmes, on a surtout travaillé tout ce qu’il y avait autour. Et sur le tournage, on faisait énormément de prises pour aller toujours un peu plus loin. »

Le film se distingue également par son climat de tension constante, cette impression d’oppression et de chaos qui entoure les personnages. L’univers hospitalier, épuisant pour soignants comme pour patients, se manifeste notamment à travers le travail du son. « Il n’y a pas de musique dans le film, mais nous avons créé une véritable bande sonore à partir des bruits d’hôpital, construite comme une partition musicale. » Ces sons, dit-elle, « font aussi partie d’une certaine violence institutionnelle, qui affecte autant le personnel soignant que les patients ». Le montage sonore, élaboré à partir d’enregistrements collectés dans plusieurs hôpitaux, a demandé « plusieurs mois pour trouver les sons les plus justes possibles ». Tout en gardant à l’esprit que « l’enjeu, c’était de ne pas épuiser les oreilles du spectateur. Il fallait trouver le juste équilibre entre transmettre une oppression et, parfois, offrir un peu d’air. »

À l’image du son, le film est construit comme un fil tendu, la tension montant progressivement. Une structure exigeante, qui repose avant tout sur le dosage : « C’est un équilibre très difficile à trouver. C’est pour ça que l’écriture a pris beaucoup de temps : parfois, j’avais envie d’ajouter des éléments qui alourdissaient ou expliquaient trop. » Au montage, ajoute-t-elle, « je ne m’attendais pas à ce que le film soit aussi court, ni aussi tendu. Avec le monteur Nicolas Rumpl, on a senti que c’était le rythme juste, qu’une ou deux secondes de plus dans certaines séquences suffisaient à tout faire retomber. C’est vraiment un travail d’orfèvre, à chaque étape. »

Au bout du compte, L’intérêt d’Adam est un film haletant, viscéral, et profondément humain. Laura Wandel le conçoit aussi comme « un hommage à tout le personnel soignant », elle qui a été bouleversée par ce qu’elle a observé et voulait en restituer la réalité la plus fidèle, dans les gestes comme dans les situations.

Enfin, quand on lui demande ce qui la pousse à créer, elle répond : « Le plus important pour moi, c’est que le spectateur puisse s’identifier, qu’il ressente de l’empathie. C’est ce qui m’a donné envie de faire du cinéma quand j’étais adolescente : ce moment où l’on oublie sa propre vie pour entrer dans celle d’un autre. Pour moi, c’est la plus belle chose que le cinéma puisse offrir. »

Mehdi Balamissa

Mehdi Balamissa is a Franco-Moroccan documentary film passionate who lives in Montreal, Canada. Mehdi has held key positions in programming, communication, and partnerships at various festivals worldwide, including Doc Edge, the Austin Film Festival, FIPADOC, and RIDM. In 2019, he founded Film Fest Report to promote independent cinema from all backgrounds, which led him to have the pleasure of working alongside incredibly talented and inspiring collaborators.

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