Cannes 2026 (Compétition): A Few Things Happening By A River (réal. Daniel Soares) | Critique
Avec A Few Things Happening by a River, Daniel Soares, cinéaste portugais né en Allemagne, fait son retour dans la compétition cannoise des courts-métrages, deux ans après avoir glané une mention spéciale du jury pour Bad for a Moment. De nouveau en lice pour la Palme d’or du court-métrage, Soares présente cette année un film aux allures de fable contemporaine extrêmement réussie.
Tourné en pellicule, baigné d’une lumière naturelle admirablement travaillée, le film déploie un véritable cinéma de la sensation. Chaque cadre semble composé pour faire émerger quelque chose de profondément organique : une présence du vent, de l’eau, des feuillages, continuellement nourrie par un travail sonore immersif qui rappelle sans cesse la proximité de la nature. Tout dans l’image évoque un paradis naturel. Pourtant, ce paradis demeure inopérant.
Une incapacité à se ressourcer
La rivière agit comme une ligne de vie devenue ligne de fuite. Un flux continu autour duquel gravitent différentes grappes humaines venues chercher du repos, du plaisir ou une forme de reconnexion. Mais tous échouent à réellement se ressourcer. Ils viennent se ressourcer mais restent imperméables à la source.
Le film observe avec une précision presque clinique cette impossibilité contemporaine de s’abandonner. Des adolescents utilisent le fleuve comme décor spectaculaire pour une vidéo virale, dérivant à la surface comme des cadavres flottants. Ils n’offrent pas leur attention à la beauté naturelle des lieux, mais plutôt à la crédibilité de la vidéo qu’ils y filment et sur laquelle ils dérivent comme morts : ne laisser apparaître aucun signe de respiration devient plus important que leur propre sécurité.

De leur côté, des livreurs de repas se baignent sans même retirer leur casque de moto, prisonniers d’un temps fragmenté où chaque seconde doit rester productive, jusqu’à ce que la sonnerie de l’application les rappelle brutalement à l’ordre. Pour le reste, un chercheur de métaux transforme la quiétude des lieux en potentiel d’enrichissement. Une vacancière se révèle incapable de profiter de l’instant présent pourtant impeccablement ensoleillé, déjà polluée par la perspective d’une mauvaise météo à venir. Enfin, un père tentant de passer des vacances sans téléphone avec ses filles voit cette parenthèse détruite par l’appel d’un patron qu’il ne peut se permettre d’ignorer.
Des impératifs désincarnés qui gouvernent les corps
Toutes ces sollicitations restent souvent hors champ. Une notification, une tendance numérique, une prévision météorologique, une injonction professionnelle. Des impératifs désincarnés qui gouvernent les corps. Mais leur impact est profondément physique. Le film montre des êtres physiquement présents dans la nature mais mentalement absents, des corps colonisés par l’ailleurs, soumis à un conditionnement intériorisé qui leur confisque toute attention au sensible.
C’est précisément là que le film devient percutant et bouleversant. Car cette rivière déborde d’abondance. Elle attire, appelle, enveloppe. Mais cette abondance ne trouve plus de réceptacle. L’humain contemporain semble avoir perdu sa capacité à se nourrir du monde qui l’entoure. La nature demeure intacte, magnifique, disponible, mais notre rapport à elle est devenu dysfonctionnel.A Few Things Happening by a River construit alors une véritable poétique de la frustration sensorielle : celle d’une humanité venue chercher la revitalisation dans la nature mais incapable de suspendre les logiques mentales et sociales qui l’en empêchent. Une humanité qui continue de graviter autour de la source sans jamais parvenir à y boire réellement.
Teinté d’une tonalité savoureusement burlesque rappelant Incident by a Bank (2010) de Ruben Östlund, le court-métrage de Daniel Soares conjugue une esthétique chatoyante et visuellement signifiante avec une méditation implacable sur notre déconnexion au vivant et à nous-mêmes. En somme, une franche réussite qui mérite d’être vue, et peut-être palmée…
Our team is on site for the 79th Cannes Film Festival, from May 12 to 23, 2026.



