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Cannes 2026 (Semaine de la critique): The Station (réal. Sara Ishaq) | Critique

Dans un Yémen miné par les cycles de violence, The Station est un film brillant, généreux et haletant, qui célèbre la sororité et la force des liens familiaux face à l’oppression d’un système destructeur.

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« Pendant que les hommes disparaissent sur les champs de bataille, les femmes se retrouvent à porter la société à bout de bras. » Le décor est planté avec ce carton introductif. Dans un Yémen miné par des cycles de violence auto-alimentés par un système qui enrôle les hommes dès l’adolescence, pour ne pas dire l’enfance, leur offrant peu d’autres perspectives que le combat ou la mort, les femmes ne tiennent pas les premiers rôles. Enfin, celui de la reproduction et, en creux, de la production de futurs soldats pour garnir les rangs de factions militaires locales consommatrices de chair humaine, assurément. Mais c’est à peu près tout. Réduites à l’invisibilité, à la sobriété, à la pudeur, et à tout ce que cela implique en termes de privations de liberté, sous couvert de protéger leur beauté et leur pureté ; c’est dans l’enceinte de la maison de Layal que les femmes du village trouvent refuge.

Pas d’hommes, pas d’armes, pas de politique

La maison de la jeune femme fait office de station-essence, donnant son titre au film. Mais le précieux liquide y coule moins abondamment que le thé. Car la maison de Layal a plutôt des allures de salon ou de restaurant convivial, derrière une lourde grille en ferraille qui les maintient hors de la vue du voisinage, mais pas de son étroite surveillance.

Pas d’hommes, pas d’armes, pas de politique : les règles sont simples et garantissent, espère-t-on, un espace de liberté dans cet écrin coloré où les femmes mangent, discutent, rigolent, s’échangent des produits illicites comme des pilules contraceptives et nourrissent des liens de sororité particulièrement forts et touchants. Au milieu de ces femmes profitant de cet exutoire, de cette bouffée d’oxygène, Layal tente de protéger son jeune frère de l’enrôlement quasi obligatoire dès 12 ans. Joufflu, à la bonne bouille, proche de son caméléon baptisé Mr. Khirmish, Laith n’est résolument pas prêt pour le combat. Sa sœur aînée, avec qui il vit désormais, tente de lui éviter l’enrôlement pour qu’il ne connaisse pas le même sort tragique que leur frère. Mais pour cela, elle devra compter sur le concours de leur autre sœur, dont ils s’étaient éloignés.

Un mélange des genres unique, généreux et judicieux

Sara Ishaq, réalisatrice yéménite-écossaise, signe un premier long métrage de fiction extrêmement réussi : coloré, élégamment filmé, solidement écrit et puissamment haletant. The Station offre un mélange de styles peu commun et très stimulant. Les scènes de vie dans la station ont des allures de comédie colorée et enthousiasmante. À l’inverse du devoir de pudeur imposé aux femmes, ce décor chatoyant rend hommage à leur vitalité. Par ailleurs, le long métrage emploie judicieusement les codes du thriller et du drame psychologique pour livrer une partition tendue, à l’image de l’urgence que vivent les personnages.

Le film tient le spectateur en haleine depuis l’arrivée de l’élément perturbateur jusqu’à l’ultime seconde. Le choix (et la maîtrise) des codes du thriller s’avèrent parfaitement adaptés à la situation vécue par les femmes yéménites, qui portent le récit. Sous étroite surveillance, prises en étau par les hommes et par un système qui les oppresse, d’autant plus dans un contexte de tensions entre factions militaires, la vie devient un gigantesque jeu d’obstacles où chaque recoin peut cacher une menace. C’est ce que suggère l’un des plans de fin, montrant une route coupant un gigantesque cimetière en deux : la vie ne tient qu’à un fil. Un pas de côté, et c’est la tombe. Vivre, ou survivre, tiennent presque du miracle.

La société devient un poison pour elle-même

Dans ce contexte, le film opère un choix fort et judicieux : celui de ne pas représenter les hommes. Si les avions militaires déchirent régulièrement le ciel et que le contexte de guerre est omniprésent ; hormis les jeunes adolescents enrôlés, les hommes demeurent hors champ, quand bien même leur présence n’est parfois qu’à quelques centimètres de la caméra. Ce que l’on voit, c’est une violence de proximité, incarnée par ces jeunes soldats. Ce choix de mise en scène rend impalpables les dépositaires du système qui oppresse la société dans son ensemble, le rendant d’autant plus absurde. Invisible, diffus, mais structurant.

À l’image du sort réservé à l’un des personnages les plus innocents du métrage, piétiné gratuitement par un jeune soldat, la violence est souvent gratuite, engendrée par ce système. Elle devient exutoire, rite de passage, preuve de virilité. Elle donne une consistance, permet d’exister, ou de survivre, en devenant soi-même un rouage toxique.

Dans ce Yémen belliqueux, la société devient un poison pour elle-même. Chacun doit jouer un rôle, et pour l’endosser, écraser les autres. Les jeunes garçons doivent devenir soldats, mépriser ceux qui refusent l’enrôlement, se comporter comme des caïds, s’attaquer aux “faibles”. Et, bien sûr, aux femmes qui dévieraient du peu de liberté qui leur est concédé. Pour survivre, il faut intégrer un cycle perpétuel de violence : une véritable industrie de la mort pour ces jeunes envoyés au front dès 12 ans. Ainsi, tout ce que l’on observe (comportements menaçants des jeunes hommes, ou complicité de quelques femmes adjuvantes des factions) n’est que le produit d’un système qui s’auto-alimente.

المحطّة The Station / Al Mahattah (Dir. Sara Ishaq, Yemen, Jordan, France, Germany, Netherlands, Norway, Qatar, 112 min, 2026)

Un sanctuaire face à l’oppression et la perversion

Dans ce contexte, la station-service de Layal incarne un véritable sanctuaire qui parvient, tant bien que mal, à préserver ses visiteuses, et le jeune Laith, de la perversion extérieure. En témoigne une des scènes les plus fortes du film : Laith joue avec un garçon de 13 ans pourtant enrôlé. L’un est soldat, l’autre presque déserteur, et sont d’allégeances différentes, qui plus est. Et pourtant, dans cet espace, ils s’amusent comme les enfants qu’ils sont. À jouer à la guerre, alors même qu’elle fait rage au-dehors. Une scène légère en apparence, mais lourde de sens sur ces trajectoires miroirs que la guerre empêche de se rencontrer.

The Station est un immense coup de cœur. Un film difficilement classable, haletant, généreux et profondément humain. Si la guerre et la perversion s’immiscent dans chaque recoin de la vie des individus, le film choisit de mettre en avant la puissance de la sororité, la réconciliation familiale et la préservation des liens. Sara Ishaq montre que le lien peut se créer au-delà des divisions, qui ne sont, au fond, que des constructions politiques et morales. Si le film est si coloré, c’est que la vie et l’humain demeurent plus forts que la guerre et à la division.

La Semaine de la Critique, où le film est présenté en première mondiale, ressemble, à bien des égards, à l’écrin de la station-service de Layal : un espace d’expression, de création, de liberté, qui dit beaucoup du monde qui l’entoure, avec une générosité et un élan de vie donnant envie d’y revenir encore et encore.

Notre équipe est sur place pendant le 79e Festival de Cannes, du 12 au 23 mai 2026.

Mehdi Balamissa

Mehdi Balamissa is a Franco-Moroccan documentary film passionate who lives in Montreal, Canada. Mehdi has held key positions in programming, communication, and partnerships at various festivals worldwide, including Doc Edge, the Austin Film Festival, FIPADOC, and RIDM. In 2019, he founded Film Fest Report to promote independent cinema from all backgrounds, which led him to have the pleasure of working alongside incredibly talented and inspiring collaborators.

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